
Architecture et paysage habité
Il est plus que jamais nécessaire de développer une réflexion humaniste qui associe les savoirs et les questionnements du philosophe, du sociologue, de l’ethnologue de l’architecte, du paysagiste… à ceux des habitants, car usagers et occupants des lieux, ils sont aussi, constructeurs des espaces, aménageurs de leurs quartiers, et producteurs du paysage. On ne transforme pas les lieux de vie comme le décorateur refait la cuisine.
Cette réflexion s’ancre sur la certitude que l’architecture et l’aménagement de la ville, de la cité, du quartier sont actes de culture ; ils sont fondamentalement liés à l’aventure des lieux, des hommes, de leurs expérimentations, voire de leurs découvertes. Traces et graphes, plus ou moins lisibles, ils racontent leur passé, leurs espoirs, leur fragilité ou leur démesure. L’architecture et la mise en forme du quartier ne sauraient, sans dommages, négliger cette dimension culturelle pour se résumer à la transposition de la pratique du prothésiste dans le champ de l’urbain. Aussi belles et efficaces que soient les prothèses, elles sont exclues des processus de reproduction et d’adaptation naturelle parce que privées de liens génétiques à l’histoire des humains. De nombreuses architectures contemporaines s’emploient à éradiquer ainsi les traces vernaculaires, dans une sorte d’eugénisme dominateur. La maladresse et l’incertain, le provisoire et l’hasardeux, les essais et les erreurs, les bricolages, les rêveries, les mondes obscurs ou féériques, les vieilles choses, le moisi, les ruines, les différences, le monstrueux, le fragile, l’éphémère, sont ainsi rejetés alors qu’ils sont constitutifs, à des degrés divers, de l’expression et la richesse de la vie des peuples et de leur culture.
La question générale de l’intervention urbaine peut, bien sûr, être analysée sous l’angle politique ou économique. On aura beau jeu de condamner les excès (ou les manquements) du pouvoir, d’accuser l’affairisme cynique des opérationnels, de dénoncer les préjudices infligés aux catégories les plus faibles… Sans être inintéressante, cette approche ne permet pas de comprendre pourquoi, alors que les conditions politiques, économiques et sociales semblent réunies, les meilleures intentions du monde se soldent souvent par un échec.
Une ligne de fracture s’est ainsi développée sur tous les fronts de l’intervention publique entre les habitants et les aménageurs, que ce soit dans la réalisation de nouveaux quartiers, ou dans la restructuration de quartiers insalubres, et ce, aussi bien en Europe, qu’en Australie, en Afrique ou en Amérique du sud, alors que les conditions sociales, politiques et culturelles y sont très différentes.
Il se pourrait que la réponse ne soit pas politique mais technique, et qu’elle se résume en une évidence : les greffes urbaines, à ce jour, ne prennent pas ou mal. Le greffon est rejeté ou se rebelle et le prothésiste n’a plus qu’à laisser la place aux pompiers et au CRS.
Bref rappel historique et constat
Depuis la fin du 19e siècle, les sociétés ont été confrontées à la nécessité de reconfigurer l’espace urbanisé ; les cause en sont multiples : progression urbaine liée à l’industrialisation, vagues de migrations successives dues à l’attrait des villes, mutations des modes de déplacement et de multiplication des réseaux nécessaires à la vie urbaine. Les uns, à l’image de l’urbaniste Ildefonso Cerdá repensent la forme même de la ville afin de l’adapter à de nouveaux potentiels, d’autres, Toni Garnier par exemple se consacrent à l’amélioration des conditions de vie des habitants. Confrontés à la pauvreté des quartiers populaires, à leur vulnérabilité aux risques d’incendie, à leur insalubrité propice aux endémies et tout particulièrement à la tuberculose et à la propagation du choléra, la pensée hygiéniste des architectes et aménageurs a conduit à rejeter la ville, ses formes, ses structures. Sous-jacente à la pensée organisatrice et esthétisante qui se développe, la conviction s’affirme que l’homme du commun, subalterne, domestique, participe du mal de la cité, de son manque d’hygiène, de son encombrement. Le traitement sera prophylactique, on l’appliquera à la forme urbaine comme à ses habitants. Les villes seront nettoyées. Les cités ouvrières vont naître, puis les grands ensembles et les quartiers pavillonnaires pendant la seconde moitié du 20e siècle. Enfin les politiques de rénovation urbaine se succéderont afin d’apaiser les tensions générées dans les nouveaux quartiers. En vain. Au point que dans une revue consacrée à la défense et à la sécurité internationale (DSI), Ralph Peters, éminent stratège américain, peut même prédire le risque de « l’extension de la guerre urbaine à Sadr City, à Bagdad, ou dans les prisons post-modernes que les Français appellent pudiquement les banlieues parisiennes » . Le terme de « prisons post-modernes » est sans doute choquant pour les urbanistes français, il témoigne de la perception que l’on peut avoir, de l’extérieur, des atteintes aux libertés élémentaires. Ces atteintes ou privations n’ont-elles pas augmenté dans les zones d’extension urbaine « pensées » pourtant pour accueillir les populations les plus fragiles aux plans économique et social. Pour Ralph Peters, et sans doute pour bien d’autres, les quartiers populaires constituent désormais un potentiel de menaces stratégiques concrètes, alimentées par l’exploitation de la colère ressentie au travers des discriminations sociales, spatiales, économiques et des relégations de plus en plus périphériques.
En ce début de siècle, l’inquiétude des chercheurs universitaires, des architectes, des sociologues ne se focalise pas sur le potentiel de révolte des quartiers et sur les stratégies militaires à mettre en place pour les contrôler. Leurs inquiétudes se concentrent sur les conditions d’habitat dans ces quartiers et s’appuient sur un double constat :
Le premier c’est que les extensions urbaines des villes ont pris une ampleur considérable dans de nombreux pays, en cumulant les effets de la croissance démographique liée à la jeunesse des populations et ceux des apports migratoires non désirés liées à la misère ou à la guerre.
Le second, c’est l’impuissance des villes à maîtriser les quartiers populaires anciens et nouveaux par des solutions acceptables pour les populations, traduisant ainsi une sorte « d’impensabilité » du problème autrement que par une éradication ; éradication qui s’avère évidemment illusoire pour des raisons d’échelle et de résistance des populations concernées.
Des axes de réflexion et de solution existent cependant : ils tiennent compte d’une part d’un travail de reconnaissance des atouts et des forces économiques, sociales, culturelles que constituent les quartiers populaires, d’autre part de réalisations et de méthodes qui empruntent d’autres voies. Ces méthodes ne sont sans doute pas transposables dans tous les contextes, ou pas transposables telles qu’elles à toutes les échelles, mais elles montrent qu’il est possible de « penser » la transformation, l’évolution, la création de quartiers populaires dès lors que l’on s’ouvre à la complexité de l’implication des hommes dans la ville.
Un des premiers exemples notables est celui de la programmation. Les techniciens de l’urbain ont pensé les quartiers comme on pense un bateau de croisière. Ils ont bâti des programmes adaptés aux besoins recensés des populations à reloger. Programmes minimalistes pour les quartiers pauvres, programmes plus développés pour les quartiers mieux fréquentés. Et ils ont mis au point des normes : d’habitabilité, de surface, d’accessibilité, de qualité constructive, etc. Sans oublier même des normes de concertation avec les habitants. Ce type de programmation est sans doute adapté à un paquebot, une usine, un ensemble hôtelier ou un hôpital, qui sont des ensembles figés, des entités autonomes et closes sur elles-mêmes, ne nécessitant pas une capacité d’évolution, dont les, clients, ouvriers, malades, sont des usagers passifs qui n’ont pas vocation à… déplacer les meubles, changer les rideaux, ouvrir un commerce, monter un atelier, tenir une réunion publique. La construction d’un bateau de croisière est certes compliquée, du fait de la superposition de niveaux différents, de contraintes techniques sévères, du fait de la juxtaposition de fonctions multiples, chapelles, cuisines, salle des machines, salle des fêtes, cinémas, piscine, sauna, etc. Mais aussi compliqué soit-elle, elle reste fruste au regard de la complexité d’une ville dont les les structures, les mouvements, les équilibres sont en perpétuelle évolution sous les actions conjuguées et bien souvent conflictuelles, des pouvoirs municipaux, des pouvoirs économiques, des multiples formes d’organisations civiles et religieuses et des citadins eux-mêmes. De plus, le programme échappe à la complexité inhérente au temps long qui donne cadre au renouvellement permanent de la ville sur elle-même et qui lui permet de traverser les siècles, les régimes politiques, les conditions économiques, les conditions techniques sans qu’il soit nécessaire (ni surtout possible) de la mettre à la casse.
Ces quelques remarques veulent suggérer que l’étude de l’aménagement urbain des quartiers populaires (on pourrait tout simplement dire des quartiers habités) nécessite une approche différente, ouverte à la complexité, c’est-à-dire ouverte aux multiples actions des hommes, petits et grands, ouverte à une autre temporalité que celle du programme. Cette nouvelle approche se fonde d’abord sur l’échange des connaissances, sans oublier les savoirs habituellement niés, ceux des habitants, mais aussi sur l’échange des pratiques.
Il appartient au Laboratoire de l’habitat populaire, au sein de la plateforme doctorale de l’Ecole des Beaux Arts, d’aborder la complexité de la question de l’habitat populaire, du renouvellement urbain des quartiers de vie, la création de nouveaux quartiers, sans angélisme mais sans complaisance, sans a priori mais non sans méthode.
Le texte qui précède n’a pas la prétention de délimiter un cadre idéologique. Il constitue un point de vue critique, qui doit être complété, rectifié ou raturé par d’autres points de vue critiques. Il cherche à ouvrir et poursuivre un débat trop souvent larvé, trop souvent contraint par la dépendance aux logiques diverses opérationnelles, technologiques, économiques, idéologiques, morales, sociales…
Cet appel à communications ne vise pas à bâtir une conviction commune, mais plutôt à construire un lieu de réflexion en commun, un théâtre où les idées peuvent se confronter et être débattues, librement s’enrichissant ainsi mutuellement de leurs apports propres. Sont donc attendues des communications conscientes de la nécessité de l’observation, la description et la reconnaissance des pratiques, anciennes et mutantes, de l’importance d’aborder avec respect les cultures et leurs transformations, les savoir-faire disparaissants, comme les nouveaux champs d’expression et de production, des histoires, des géographies, des écologies, et des récits de vie.
Ces communications devront partager, par-delà leurs diversités, voire leurs oppositions, le sentiment que la situation critique de l’habiter urbain, en termes écologique, économique ou sociétal, impose une réflexion humaniste et urgente.
Cet appel à communications est donc ouvert à tous ceux qui peuvent apporter par leurs réflexions, leurs sentiments, leur sensibilité, leurs démarches, des pierres de connaissances, des éclairages, sur la vie en commun, et les raisons de ne pas toujours vivre en commun, sur les aspirations partagées et les tensions sous-jacentes, sur les bonnes et mauvaises solutions, aux yeux des uns et des autres. Il s’adresse bien sûr aux architectes, aux sociologues, aux anthropologues, aux aménageurs, aux philosophes, aux plasticiens, aux économistes, aux travailleurs sociaux, et aux associations d’habitants, mais il s’adresse surtout à tous ceux qui habitent et se sentent concernés par le fait d’habiter quelle que soit leur casquette institutionnelle. Il arrive aussi que ce soient des architectes, des sociologues, des anthropologues, des aménageurs…
1 - Créativité populaire, Modes de vie, Savoir-faire, matériaux et appareils de production populaires, potentiel et limites
2- Espaces urbains évolutions, mutations Formes urbaines, maillage, parcellaire, principe d’isonomie, activités…
3- L’espace dominant et ses acteurs. Analyse critique de la production urbaine et des dispositifs normés, objectifs, affichages, réalités, le partage des droits et des libertés…
4- Les pratiques alternatives d’intervention urbaine Démarche participative, auto-construction, auto-gestion, prise en compte du temps, de l’évolution, des spéculations individuelles, économiques, familiales, l’art et l’expression dans la ville, politisation et responsabilisation. Développement urbain auto-centré. L’action communale alternative.
Les propositions de communication devront être envoyées par courrier électronique avant le 30 juin 2009 à l’adresse suivante :
Adresse mail : ecole-art@wanadoo.fr
Outre le nom, les coordonnées et l’institution de l’auteur elles devront comporter un résumé de 4 000 signes environ. Le comité d’organisation sera en charge de la sélection des communications. Une réponse à chacune des propositions sera expédiée courant juillet. Les textes des propositions retenues devront nous parvenir avant le 15 octobre et comporter de 70 000 signes maximum (texte, note, annexes et bibliographie). La publication des travaux étant prévue pour fin 2009. Ils pourront comporter des dessins, des photos, des plans.
Comité de lecture provisoire : Dan Ferrand Bechmann, docteur en sociologie, présidente de l’Association Française de Sociologie - Christian Pedelahore de Loddis, architecte DPLG, enseignant à l’école d’architecture de Paris La Villette - Attila Cheyssial, architecte, docteur en sociologie - François Parent, architecte - Alain Dreneau, ingénieur civil des Mines de Paris - Alain Séraphine, plasticien, directeur de l’école des Beaux-Arts de la Réunion- Arnaud Sabatier, agrégé de philosophie -
